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06 décembre 2009

Histoire-géo : on brade en filière scientifique !

Luc Chatel, ministre de l'Education, avait annoncé que le projet de réforme des lycées prévoyait le "renforcement" de l'enseignement d'histoire-géographie en première scientifique, dans le cadre du fameux "tronc commun". Mais un collectif de vingt universitaires vient de confirmer l'entourloupe, dévoilée dès la fin novembre par Jacques Sapir, professeur à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales : en contrepartie, l'histoire-géo ne ferait plus partie des matières obligatoires en terminale S. Ces personnalités, parmi lesquels le philosophe Alain Finkelkraut et de nombreux historiens (Jean-Pierre Azema, Benjamin Stora, André Kaspi, Jean-Noël Jeanneney, Jacques le Goff...) ont lancé un "appel pour le maintien d'un enseignement obligatoire d'histoire et de géographie en terminale scientifique". Une affaire qui, loin d'être anecdotique, pourrait bien annoncer une nouvelle dérive des missions de l'école.       


Premier constat, bêtement arithmétique : dans le projet de réforme des lycées, en ce qui concerne l'histoire-géo en filière S, effectivement, le compte n'y est pas. Le projet prévoit bien de "gonfler" le programme de première d'une heure et demie de cours, passant de 2h30 à 4h hebdomadaires. Mais en terminale, ce sont bien 2h30 qui sont bel et bien supprimées (sauf à prendre l'option de 2h). 

J'ajoute 1h30, je retiens 2h30, il manque 1h. Programme de CE2. Ce qui n'empèche pas le ministre de l'Education d'affirmer que "l'histoire-géographie va garder la place éminente qui est la sienne dans le système éducatif français et va même voir sa place confortée" (sic). Luc Chatel doit avoir obtenu d'excellentes notes en réthorique à l'université UMP, mais en calcul ce n'est pas vraiment ça...  

"On peut supposer que les pressions des associations de mathématiciens et de physiciens qui veulent à tout prix conserver à cette terminale son caractère de 'pureté' ont dû être très fortes ces derniers jours", note Jacques Sapir dans Marianne 2. "Cela aboutit à une décision qui privera plus de la moitié des lycéens d'un enseignement tout à fait nécessaire". 

C'est un avis que je partage entièrement. En effet, au-delà de l'allègement horaire global du programme d'histoire-géo en filière scientifique, ce qui me paraît le plus grave, c'est le signal symbolique adressé aux élèves : on va vous débarrasser des humanités dès la première, après, vous allez pouvoir vous consacrer aux choses sérieuses, à celles qui "comptent" vraiment pour votre avenir et votre carrière !  

Serait-ce à dire que nos futurs mathématiciens, physiciens, économistes....  n'ont pas vraiment besoin de l'apport des sciences humaines ? Pour l'historien Jean-Pierre Azema, l'idée est absurde : "l'étude de l'histoire et de la géographie est utile à nos élites scientifiques, elle permet de se situer dans le temps et dans l'espace, de questionner le passé pour se forger un jugement". Pour Jacques Sapir, lui-même économiste, "si l'économie n'est pas le simple prolongement de l'histoire et de la géographie, elle perd toute pertinence à ne pas se nourrir de ces deux disciplines".   

Par ailleurs, l'Education nationale n'a pas pour seul but de préparer les jeunes à leur futur métier. Elle se doit aussi de former les citoyens de demain. A ce titre, se demande Jacques Sapir, n'y a t-il pas une profonde incohérence entre cette mesure et d'autres initiatives gouvernementales, telles que la lecture obligatoire de la lettre de Guy Môquet ou le lancement d'un grand débat sur l'identité nationale ? "On peut s'interroger sur la logique d'une telle politique qui prétend faire de la conscience nationale une priorité, qui va même jusqu'à créer à cette fin un ministère de l'Intégration, et qui projette de la retirer en réalité à la moitié des élèves de Terminale. Ce n'est plus de l'incohérence, c'est de la schizophrénie pure et simple", écrit-il.

Jacques Sapir touche ici une contradiction essentielle, et il enfonce le clou : à moins, nous dit-il, mais on n'ose le croire... à moins que ce débat sur l'identité nationale ne soit pas au fond un débat sur notre histoire, sur nos valeurs, "mais que l'on veuille implicitement faire reposer ce sentiment national, cette "identité française" sur une couleur de peau ou de religion, ce qui impliquerait pour le coup une rupture absolument radicale avec ce qui fait l'essence même du sentiment national en France". 

Sans aller aussi loin, Hubert Tison, président de l'Association des Professeurs d'Histoire-Géographie, dénonce le caractère éminemment politique de la réforme des lycées : "cela dénote une volonté de rupture avec les humanités et avec des valeurs supposées être de gauche. Dans une vision utilitariste de la société, tout enseignement qui ne débouche pas sur un métier concret est mal vu". 

L'appel des vingt, comme le surnomment déjà les médias, a déjà recueilli plus de 8000 signatures, parmi lesquelles celles de nombreuses personnalités : le psychiatre Boris Cyrulnik, le philosophe Michel Onfray, l'écrivain Philippe Delerm, Cecile Duflot (Verts), Martine Aubry, Manuel Valls, Ségolène Royal pour le PS, Marielle de Sarnez pour le MoDem et même Hervé Mariton pour l'UMP.

Mais cette affaire n'est pas seulement celle des intellectuels et des politiques. Elle nous concerne tous, car à travers elle il s'agit au fond de dire quelle sorte d'école nous voulons pour notre jeunesse, nos enfants. L'allégement du programme d'histoire-géo en terminale S risque effectivement d'être un premier symptôme vers une conception essentiellement utilitariste de l'éducation nationale. 

Or, souhaitons nous que l'école devienne une machine à fabriquer des ingénieurs et des techniciens idéalement formatés pour les entreprises, mais qui seraient tous, au fond, de simples exécutants, incapables de porter un regard critique sur le monde qui les entoure et le travail qu'on leur demande d'effectuer ?

L'idée est sans doute plaisante pour un pouvoir qui surfe sur les réactions épidermiques et les jugements à l'emporte-pièce, n'hésitant pas d'ailleurs à détourner certains symboles historiques ou à réécrire certains évènements... Seulement voilà : l'école de la République, ce n'est pas les Jeunes Pop'. L'UMP ferait bien de s'en souvenir.  

Vous voulez soutenir l'appel des vingt ? C'est ici : http://www.aphg.fr/index.htm

Commentaires

L'Histoire de la littérature française vue par un réac très à droite (Kleber Haedens, 1943) semblait pourtant devoir absolument rentrer au collège dès la sixième .... ! Y aurait-il Histoire et Histoire chez ceux qui président à la destinée de nos enfants ?

Écrit par : PhilBert | 07 décembre 2009

@ PhilBert
Bonjour Phil,
Le choix de Kleber Haedens était un choix très personnel de Philippe Juvin, et je ne suis pas certaine que Luc Chatel, actuel ministre de l'Education, ait entendu parler de cet écrivain au cours de ses études de gestion, puis de marketing... à moins qu'il n'ait fréquenté le camp d'été du CMRDS, où les futures recrues de l'Action Française étudient KH dans le texte.
Par contre ce qui est certain c'est que l'histoire, telle qu'elle est enseignée, ne convient pas vraiment à l'UMP : trop subversive, trop de "lutte des classes", trop de "droits des opprimés"... Comment voulez-vous avec ça fabriquer une génération qui accepte de travailler plus pour des clopinettes ?

Écrit par : Plum'Orange | 07 décembre 2009

Que pouvait-on espérer d'un ministre de l'éducation qui avait fait ses armes chez l'Oréal, cosmétique et humanisme n'ont pas grand chose en commun.

Écrit par : Botox | 08 décembre 2009

Les commentaires sont fermés.

 
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